On peut mesurer l’importance d’un mot au nombre d’endroits où il apparaît. À ai-PULSE 2026, « souveraineté » était dans la keynote d’ouverture, dans les tables rondes, et sur le totem planté devant l’entrée de Station F, signé AMD : « Choice enables sovereignty ».

Le slogan est habile. Il déplace la souveraineté du terrain géographique vers le terrain du choix : être souverain, ce n’est pas seulement héberger en Europe, c’est pouvoir changer de fournisseur. Venant du concurrent du quasi-monopole en place, c’est évidemment intéressé. Ça n’en est pas faux pour autant.
Les trois touches de Scaleway
Scaleway avait organisé sa journée autour de trois thèmes, présentés comme trois touches de clavier. ENTER : l’IA abaisse la barrière d’entrée sur un marché, y compris pour des acteurs établis qui veulent se développer à côté de leur métier. SHIFT : modèles, matériel et catégories de produits bougent trop vite pour des feuilles de route figées. CTRL : plus l’IA devient puissante, plus il faut garder la main — savoir qui opère le modèle, où vont les données, ce à quoi un agent a accès.
Le plus dur, c’est tout ce qui entoure le modèle
Le premier intervenant de la keynote, Raffi Krikorian, CTO de Mozilla, a posé le cadre. D’après le rapport State of Open Source AI de Mozilla, l’écart de performance entre modèles ouverts et fermés tourne autour de 3 %. Les modèles ouverts arrivent pourtant moins souvent en production.
Son explication : l’outillage. « If you use OpenAI or if you use Anthropic, you just give them a credit card. » Avec un modèle ouvert, il faut tout monter soi-même : évaluations, observabilité, astreinte, conformité, audit. Il appelle ça la « couche 8 », d’autres disent le harness agentique. Et c’est là que se joue la partie, plus sur le modèle.

Son exemple : sur TerminalBench, à modèle identique, changer de harness fait gagner 22 % sur des tâches de code. L’open source commence à combler ce manque. Il cite OpenCode, Goose et OpenHands pour la partie raisonnement de l’agent. Mozilla elle-même pousse Thunderbolt, un client IA open source de l’équipe Thunderbird, qu’on héberge sur ses propres systèmes. Raffi Krikorian travaille chez Mozilla : il prêche pour sa paroisse. Mais le constat rejoint ce que j’ai vu ailleurs dans la journée.
Il a aussi donné la définition de souveraineté la plus utile de la journée : « sovereignty without portability is just another landlord problem ». Passer à un modèle open weight ne règle rien si la mémoire, les workflows et la propriété intellectuelle de l’entreprise restent enfermés dans une plateforme.
Les poids ouverts comme argument
Deux intervenants sont venus défendre la même idée depuis des points du globe opposés.
Pierre Stock, VP Science de Mistral et premier salarié de l’entreprise, a présenté Mistral Large 4, dit « Le Chonk » : un mixture of experts de 1 050 milliards de paramètres dont 49 actifs par token, une fenêtre de contexte d’un million de tokens, l’entrée image en natif. Il a été entraîné à Bruyères-le-Châtel, sur moins de 10 mégawatts. L’API est ouverte. Les poids sont annoncés pour fin octobre, après une phase de red teaming avec des partenaires de confiance et des gouvernements. Son argument pour la cyberdéfense : on ne peut pas couper l’accès à un modèle open weight, et il n’y a pas d’API pour refuser la tâche.
Puis Esmie Wang Hui, directrice générale d’Alibaba Europe, est venue parler de Qwen. Même argumentaire, avec trois raisons de publier les poids : la vitesse, grâce aux milliers de modèles dérivés, la confiance, parce qu’on peut regarder dedans, et l’adoption. Alibaba dit vouloir garder une licence permissive, pour qu’on puisse bâtir une activité dessus, sans nommer de licence. Sa recommandation aux entreprises européennes : commencer par les tâches à fort volume, comme le support client ou l’extraction de données, sur un modèle ouvert hébergé sur une plateforme européenne de confiance, et garder les API fermées pour les problèmes difficiles. Elle chiffre l’économie à 60 à 80 % par rapport aux modèles fermés. C’est son chiffre. Pas d’annonce d’hébergement par Alibaba en Europe : le conseil est d’aller chez un hébergeur européen.

Un mot sur ce que signifie « open weight », parce que le terme circule beaucoup et recouvre une réalité précise. Le fournisseur publie les poids du modèle : on peut le télécharger, le faire tourner sur sa propre infrastructure, le quantifier, l’affiner, l’auditer. Ce n’est pas de l’open source au sens strict — le code d’entraînement et surtout les données ne sont généralement pas publiés, et la licence peut restreindre l’usage commercial.
Ce qui compte en pratique, pour qui traite des données sensibles : pas d’appel sortant, les données du client ne quittent pas l’infrastructure, et pas de dépendance à la politique de modération ou de tarification d’un éditeur. C’est de la souveraineté concrète, pas du slogan.
Un détail des chiffres annoncés par Mistral mérite l’attention de ceux qui travaillent en sécurité : 93 % sur Cybench et 82 % sur CyberGym-E2E, avec l’argument que plusieurs modèles fermés tombent près de zéro sur CyberGym parce qu’ils refusent la tâche. Chiffres annoncés par Mistral, non reproduits de façon indépendante. Mais la question qu’ils posent est réelle : un modèle qui refuse les tâches offensives est inutilisable pour l’audit de sécurité.
Ce que Scaleway a mis en face
Damien Lucas, le CEO de Scaleway, a ensuite déroulé les annonces.
Côté régions, Milan passe en production avec l’ouverture de ses deuxième et troisième zones de disponibilité. Stockholm et Francfort suivront en 2027, avec trois zones chacune. Trois zones par région, c’est ce qu’il faut pour héberger un service résilient sans sortir du pays.
Côté GPU, Scaleway ouvre des zones GPU dédiées. Copenhague recevra des milliers de Nvidia B300. En Suède, un supercalculateur de 696 AMD Instinct MI355X, annoncé en vidéo par Lisa Su. Scaleway se présente comme le premier cloud européen à proposer des clusters GPU AMD. Avec Paris, ça fait trois zones GPU, et selon Scaleway des dizaines de milliers de GPU. C’est une manière de rattraper le retard de capacité de calcul en Europe.
Damien Lucas a été franc sur la limite de l’exercice. « Do your services run on sovereign European hardware? Well, they don’t. » D’où le partenariat avec VSORA, une start-up française, pour de l’inférence sur des puces européennes.
Côté modèles, plus de 40 sont déjà au catalogue, dont DeepSeek V4 Flash et une nouvelle version de Qwen, ajoutés quelques semaines plus tôt. Trois entrent le jour même : GLM 5.3 de Z.ai, DeepSeek V4.1 Flash, qui comprend maintenant les images en natif, et LightOn OCR 3, un modèle de reconnaissance de caractères du Français LightOn. Mistral Large 4 suivra dès que Mistral l’ouvrira à ses partenaires.
Deux modèles chinois et un français, tous servis depuis l’Europe. La souveraineté que vend Scaleway porte sur l’endroit où le modèle tourne et sur qui l’opère, pas sur son origine.
Construire la couche du milieu
Raffi Krikorian avait conclu avec une phrase qui résume l’appel à l’action européen.

Tester, acheter, construire la couche intermédiaire, financer. Il l’a déclinée par métier. Le CTO teste de vrais workflows sur des modèles ouverts pour garder le choix. Le directeur financier apprend à les acheter. Les développeurs construisent la pile ouverte ensemble. Les financeurs mettent l’argent. La couche du milieu, ce ne sont ni les puces ni les modèles de fondation — deux terrains où l’Europe ne rattrapera pas son retard à court terme. C’est l’outillage, l’orchestration, la sécurité, l’identité. Le créneau réellement accessible.
Ce que j’en retiens
Mises bout à bout, ces pièces dessinent une stratégie assez cohérente. Les modèles ouverts rendent le fournisseur remplaçable. Les GPU arrivent en Europe, même si les puces ne sont pas encore européennes. Le harness est l’endroit où la valeur se crée et où l’Europe peut jouer. Et la souveraineté, entendue comme la capacité de changer d’avis, devient un argument technique plutôt qu’un argument politique.
Reste à voir si l’argument tient quand il faut signer le bon de commande.
La keynote d’ouverture est en replay sur YouTube.
